Eklablog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Information alternative

Publicité

Vers une « somalisation » de la Libye

Vers une « somalisation » de la Libye

source

 

Q – Comment analysez-vous la situation en Libye ?

Jacques Borde – Avec beaucoup de prudence, car, pour l’instant, rien n’est joué, et… d’inquiétude. Pour les Libyens eux-mêmes, dont rien ne dit qu’en choisissant d’en finir avec le système de la Jamahiriya – le système (ou l’ère) des masses, pour simplifier, mis en place par le colonel Muammar Kadhafi[1] – ils n’aient pas choisi un hasardeux saut dans l’inconnu…

Q – Que craignez-vous exactement ?

Jacques Borde – La « somalisation » accélérée du pays, avec une capitale (voire deux ou trois, car rien de nous assure que les gens s’étant emparé des commandes à Benghazi et Tobrouk restent alliés) Tripoli restant aux mains des Kadhafi, ou de l’un d’entre eux, le reste du pays se partageant en féodalités tribalo-guerrières changeant de camp au gré des vents…

Q – Ne penses-vous pas qu’un pouvoir central puisse émerger ?

Jacques Borde – Quand ? Où ? Pour combien de temps ? Et aux mains de qui ? À moins que vous ne parliez d’un reprise en main par Kadhafi. N’oubliez pas que la Libye, c’est bien là son malheur, reste un pays inexistant au niveau des infrastructures, ne produisant rien – hors du pétrole, bien sûr – qu’une mauvaise impression. Celle d’un amateurisme pseudo-révolutionnaire généralisé où, y compris les insurgés d’aujourd’hui, tous vivaient des rentes et prébendes que versait Kadhafi à son peuple. Or, faire la « révolution » ne fait ni tourner les (rares) usines ni les sites de désalinisation. Sans parler de la « grande rivière » et des installations pétrolières…

Q – Pour vous ceux que vous appelez les « révolutionnaires » doivent faire leur preuves ?

Jacques Borde – Ils doivent surtout se remettre – et pour certains, pour ne pas dire l’immense majorité, éternels assistés de la Jamahiriya Kadhafienne – se METTRE au travail ! Je vous rappelle que l’essentiel des tâches de production, et de tout ce qui touchait à la vie courante, était dévolu à une main d’œuvre immigrée qui, pour l’instant, a pris le chemin de l’exil et ne reviendra que si elle a l’assurance de voir sa sécurité assurée et ses salaires payés ! Or, la situation actuelle, n’est pas très engageante : des villes plus ou moins sous contrôle de factions ne s’entendant que sur leur détestation commune de Kadhafi, entourées de no man’s land dont on ne sait pratiquement rien, avec des tribus négociant leur ralliement au jour le jour et au plus offrant. Sans parler des zones restant sous contrôle du pouvoir tripolitain, toujours aux mains des Kadhafi. Tout ceci n’incite pas à l’optimisme…

Q – Il y a un gouvernement de transition ?

Jacques Borde – Et qui contrôle quoi, exactement ? Tobrouk, Benghazi ? Avoir mis le feu à des commissariats de police et neutralisé probablement l’armée la plus fantaisiste et la moins apte au combat du monde, ne fait pas de vous des gestionnaires. Que va-t-il se passer quand l’eau, réellement, potable va manquer, que les centrales vont s’arrêter faute de carburant ou d’entretien ?

Q – Vous avez une vision assez pessimiste… ?

Jacques Borde – Non, réaliste, hélas. Je vous vous raconter quelques anecdotes. La Libye, j’y suis allé cinq ou six fois. L’Irak, sous blocus génocidaire onusien, en 1994, c’était, par comparaison, la Prusse bismarckienne en plein essor ! Un exemple : une année, nous promenant avec quelque amis nous avons remarqué que nous éloignant du centre ville, les monticules de sacs poubelles prenaient de la hauteur. Pressé de questions, notre accompagnateur (un ami) a fini par tout nous avouer. Dans un de ses élans à mettre ses compatriotes au travail, le guide (Kadhafi) avait fait passer les travaux de voirie (dévolus à de sympathiques travailleurs immigrés, la plupart soudanais) à un de ces comités théodules gangrénant le pays. Que croyez-vous qu’il arriva : au bout d’une grosse dizaine de jours ? Kadhafi a dû faire marche-arrière et remettre nos braves soudanais au labeur, les komitadjiks (sic), libyens à 120% s’il vous plait, n’avaient pas bougé le petit doigt. Ni les autres Libyens d’ailleurs. Regardez bien les images qui nous arrivent de Tobrouk ou de Benghazi : les rues y sont « libérées » (sic). Des comités révolutionnaires kadhafistes, visiblement. Mais pas des gravats et des ordures qui jonchent le sol…

Q – Laissez leur le temps…

Jacques Borde – …Dans un pays où la chaleur va revenir, combien de temps ? Kadhafi, une année, avait mis le marché en main aux Libyens (par le biais de comités et de comices populaires ad hoc) : soit bâtir une usine qui serait la première pierre d’une industrie automobile locale, soit, pour une somme (à peu près) équivalente, importer une foultitude de véhicules clés en main. Qu’ont choisi les Libyens, selon vous ? En fait, le temps jouerait surtout en faveur des Kadhafi. Je m’explique : tout se délite. Et le seul à disposer de quelque chose qui ressemble de près ou de loin à des troupes reste le pouvoir central. De plus, avec le temps, les liens qui avaient commencé à se desserrer avec certaines tribus – souvent dans un attentisme prudent, davantage que dans une opposition forcenée – pourraient se renouer.

Q – Ne peut-on pas envisager une période de transition avec l’aide des pays voisins ?

Jacques Borde – Et pourquoi voulez-vous que les travailleurs tunisiens, égyptiens, tchadiens, maliens, chinois et coréens acceptent de remettre les pieds dans un pays en pleine guerre civile ou leurs chances d’être payés seront inversement proportionnelles à celles de prendre une balle dans la peau ou de se faire lyncher par des excités, suintant la haine et leur, soi-disant, révolution de toutes leurs pores ? Entre 100 et 160.000 immigrés auraient déjà pris la route de l’exil. Sans parler de 100.000 autres qui devraient s’exfiltrer par un ou deux frontières sahélienne. Quid, au fait, des ratonnades anti-africaines, ouvertement racistes qui ne semblent pas beaucoup gêner nos révolutionnaire en peau de lapin ? Ni nos journaleux vespéraux parisiens…

Q – Vous croyez à l’hypothèse d’une guerre civile ?

Jacques Borde – Pour l’instant, oui. C’est en tout cas ce que leur a promis Muammar.

Q – Qui ne tient pas des propos très cohérents ?

Jacques Borde – C’est ce qu’on nous dit maintenant. Mais vous savez, à un moment donné ou à un autre, tout le monde a été proche de Kadhafi. Y compris les États-Unis. Quant à l’incohérence prêtée à Kadhafi. Méfions-nous de nos idées préconçues. Prenez par exemple, parmi ceux jugés les plus excessifs, ceux imputant à des islamistes salafistes le recours à des drogues pour motiver leurs troupes. À priori, du délire. Sauf que…

Q – Sauf que… ?

Jacques Borde – Sauf que, regardez, comment fonctionnent les factions somaliennes et, beaucoup d’autres, yéménites notamment : complètement shootées au qat ! Ce qui d’ailleurs, pour les milices somaliennes, ne les a nullement empêché d’infliger, du haut de leurs technicals[2], l’une des plus sévères déroutes aux forces spéciales US : le fameux épisode de La Chute du Faucon noir, à Mogadiscio, les 3 et 4 octobre 1993. Ou The Battle of the Black Sea pour les Américains (la bataille de la Mer Noire, du nom du quartier de Mog où elle s’est principalement déroulé) et Maalintii Rangers (le jour des Rangers) pour les Somaliens.

Q – Vous croyez donc à cette hypothèse de miliciens « islamos » drogués ?

Jacques Borde – Pour partie, pourquoi pas ? L’usage des drogues dans les conflits modernes n’est pas une vue de l’esprit, vous savez. Il ne date pas non plus d’hier. Les amphétamines sont apparues sur les théâtres d’opération au début de la Guerre du Viêt-Nam, soit, il y a 40 ans. En Irak, on a noté, chez des militaires d’active US, des cas d’accoutumance au valium. Et, désormais, l’usage de stéroïdes, plus particulièrement le dianabol, est courant au sein des SMP[3]. Lors de la 1ère Guerre du Golfe, c’était la dexedrine qui faisait des ravages parmi les pilotes de l’US Air Force. Alors des militants islamos drogués, pourquoi pas, en effet ? Évidemment, ne comptez pas sur des journalistes occidentaux, eux-mêmes défoncés à la coke, pour creuser le sujet…

Q – Donc pour vous l’avenir de la Libye pourrait ressembler à celui de la Somalie des années 1990 ?

Jacques Borde – Hélas, pourquoi pas.

Q – Mais les Occidentaux…

Jacques Borde – …Qui ne sont intéressés que par les matières premières libyennes. Vous ne croyez tout de même pas que les pétroliers US vont se soucier de l’état du système social libyen, en train de s’effondrer, soit dit en passant. Il est tout à fait possible de pomper le pétrole d’un pays en laissant crever sa population. Exemple : le Nigeria ! C’est même, parfois, plus simple. Qui va faire redémarrer le système de santé, la production d’eau douce, assurer la chaîne du froid, pour les médicaments et la nourriture, etc. : BP ? Exxon ? Ils s’en fichent comme de leur premier derrick. Et, pour peu que la situation s’enlise, croyez-vous que l’émoi médiatique perdure. Là, les Libyens seront livrés à eux-mêmes. Ou plutôt à leurs nouveaux politiciens et à des pétroliers aux dents longues.

Q – Les Libyens ?

Jacques Borde – Espérons-le. Pour eux. Mais si les nouveaux maîtres de la Cyrénaïque, en attendant la suite, se montrent, à terme, aussi « sociaux » que les seigneurs de la guerre somaliens, je crains le pire. Sans parler de leur capacité à faire redémarrer quoi que ce soit. Les cadres libyens sont issus d’un des systèmes les plus calamiteux qui soit en matière de formation, d’organisation, d’encadrement et de productivité. Ça n’est, hélas, par leur faute. Mais faire fonctionner un pays ne s’improvise pas. Et ce que j’ai vu, en Libye, des années durant, ne m’incite pas à l’optimisme.

Q – Et une intervention internationale ?

Jacques Borde – Avec qui ? Personne n’a vraiment envie d’y aller. Les pseudo-révolutionnaires n’en veulent pas. Soyons clairs, seuls les États-Unis ont les moyens technique de se projeter en Libye, par le biais d’une ou deux de leur MEU[4]. Et après ? Vous savez, la crise du Dafour, où fort heureusement, il ne s’est rien passé de grave, a amplement démontré l’impuissance chronique des Européens. D’après-vous à combien se montait la puissance aéromobile des Européens au Darfour ? À TREIZE hélicoptères ! Qui va intervenir en Libye ? La France ? Avec quoi, pardi ? En Afghanistan, le must de notre puissance de frappe se montait à TROIS Tigre ! Pas de bol, un s’est vautré. Plus que deux !

Q – Et l’Onu ?

Jacques Borde – Il n’y aura pas de feu vert onusien. Ce en raison des veto russe et chinois. Je pense qu’il serait d’ailleurs plus sage pour nos prétentieux dirigeants eurolandiens de rabattre leur caquet en matière d’interventionnisme. En effet, le Venezuela (de Chavez) pourrait être, lui aussi conduit, et c’est parfaitement son droit, à projeter une force de maintien de paix là-bas. Cubano-vénézo-africaine, probablement. Et, elle fera quoi la caqueteuse Europe à ce moment-là ? À part verser dans son onanisme diplomatique habituel ?

Q – Quid des Américains ?

Jacques Borde – Certes, la Libye est dans le collimateur du Pentagone depuis des années. Du moins à en lire, l’ancien Chairman of the Joint Chiefs of Staff[5] le général Wesley Clark. Mais, le cher homme nous parlait d’un un mémo nous expliquant comment les États-Unis allaient « prendre sept pays en cinq ans, d’abord l’Irak puis la Syrie, le Liban, la Somalie, le Soudan et pour finir l’Iran » (sic). Or, rien n’est encore réglé dans le premier d’entre eux : l’Irak !

Même l’« interdiction de survol » au dessus de la Libye, évoquée un instant, a du plomb dans l’aile, si je puis dire, tant ses modalités d’action semblent être délicates et lourdes, financièrement. Soyons clair, personne ne veut payer la guéguerre des sables des Occidentaux en Tripolitaine. En fait, seuls deux puissances ont les moyens d’une OPA sur la Libye : l’Égypte, qui dispose d’une véritable armée dans la région. Mais se garde bien, pour l’instant, de mettre son doigt dans l’engrenage. Et les États-Unis, avec leurs Marines, qui ne tiennent pas à se coller un autre front du djihâd sur le dos. Le problème, en dépit des rodomontades affichées ça et là, et des pressions peu discrètes du chef de la diplomatie US, la Sénatrice Hillary Clinton, c’est que personne ne veut y aller à leur place…

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article