L'un des exemples les plus frappants de cette situation est sans conteste l'effet d'éviction que provoque l'immense besoin de financement public américain : en interne, entreprises et ménages sont marginalisés face aux besoins croissants de crédit de l'état américain ; et en externe, les pays les plus faibles financièrement se retrouvent exclus de cet accès au crédit ou bien à devoir payer des surcoûts financiers énormes quand ils ne doivent pas demander tout simplement de l'aide (3).
Sur ce dernier point, l'année 2010 va d'ailleurs offrir un cas étonnant de montée en puissance du concept de dette souveraine à risque : tout a commencé par l'Islande en 2008, puis on est passé à la Lettonie (4), l'Irlande, la Californie et Dubaï en 2009 et maintenant la Grèce. Le Portugal et l'Espagne passeront la barre aisément puisque la zone Euro teste actuellement l'invention de sa méthode de soutien aux pays en difficulté de crédit avec le cas de la Grèce et que ces deux pays constituent des risques annoncés et gérables par l'Euroland. Ensuite, le processus trouve sur son chemin le Japon, le Royaume-Uni et les Etats-Unis : les trois risques que le système dominant refuse de reconnaître et pour lesquels il n'a pas vraiment de solution possible puisqu'il s'agit du pilier du système et de ses deux soutènements (5).
Pour cause d'élections en Mai prochain, le cas du Royaume-Uni est actuellement placé sous embargo par la presse internationale qui utilise le cas grec pour faire diversion. Pourtant, comme indiqué précédemment, la situation financière du Royaume-Uni continue à se dégrader, d'autant plus que pour des raisons électorales le projet de budget comme les décisions de la Banque d'Angleterre visent à masquer provisoirement la montée des problèmes : côté gouvernement, on a un projet de budget incohérent avec les besoins de coupes sombres pour au moins cinq années et probablement une décennie d'austérité budgétaire radicale ; côté banque centrale, on annonce une suspension du « quantitative easing », c'est-à-dire de la « planche à billets », en sachant pertinemment que personne n'achète plus les Gilts (bons du trésor britannique) si ce n'est la Banque d'Angleterre. Mais tout cela, appuyé par une campagne médiatique décrivant une zone Euro plongée dans la tourmente, permet de faire croire à l'électeur britannique moyen que grâce à leur clairvoyance les dirigeants du Royaume ont permis à leur peuple d'éviter les écueils sur lesquels se fracassent les pays du continent (et de masquer par exemple le fait que le système bancaire britannique n'est plus classé par Standard & Poor's parmi les plus sûrs du monde (6)). En politique britannique, c'est une méthode qui est en effet généralement gagnante ; mais dans le monde réel, c'est l'assurance d'une forte crise juste après les élections, lors du « réajustement à la réalité ». Et notre équipe s'interroge d'ailleurs sur la capacité des autorités britanniques à maintenir cette fiction jusqu'à l'élection elle-même. Nous gardons en effet en mémoire (7) l'incapacité du parti républicain, alors au pouvoir aux Etats-Unis, à empêcher l'explosion de la crise de Wall Street avant les dernières élections présidentielles.
Aux-Etats-Unis, on est aussi dans le cas de figure d'une année électorale et on constate également une déconnexion croissante entre le discours (et les statistiques) et la réalité. Si on prend le seul indicateur des achats de bons du Trésor US, on trouve d'un côté un gouvernement fédéral et une Fed qui expliquent qu'ils se vendent comme des « petits pains » (8) alors que les besoins ne cessent de croître du fait des déficits toujours plus importants ; et de l'autre (comme indiqué précédemment), le principal acheteur des Bons du Trésor US de ces dernières années (la Chine) qui a stabilisé ses achats et a même entrepris de faire baisser son stock de titres américains (9). Sachant que les ménages américains n'ont pas d'épargne et que les déficits en tout genre plombent les grands pays de la planète que l’on voit mal de ce fait pallier les achats chinois, il ne reste que deux solutions :
. Tim Geithner multiplie les ventes de T-Bonds comme Jésus multipliait les « petits pains »
. Ben Bernanke, et la Fed, raconte n'importe quoi et achète désormais l'essentiel des Bons du Trésor US via les primary dealers et autres partenaires financiers en utilisant différents circuits opaques (et off-shore (10)) comme les îles Cayman, les îles anglo-normandes, Hong-Kong, …
L'équipe de LEAP/E2020 a plutôt tendance à croire la seconde hypothèse et donc à anticiper une aggravation radicale des tensions entre Washington et Pékin dans les prochains mois (11) : en effet, c'est exactement ce que les Etats-Unis s'étaient engagés à ne pas faire vis-à-vis des Chinois, très inquiets du risque croissant de perte de valeur de leurs actifs libellés en Dollars US. En y ajoutant la vente d'armement à Taiwan, la rencontre avec le Dalaï-Lama, les conflits commerciaux et l'Iran, nous considérons que le second trimestre 2010 va être propice à un début de règlement de compte entre Washington et Pékin, qui ne pourra que renforcer l'aggravation de la crise.
En ce qui concerne le Japon, le cours des évènements se confirme en matière géopolitique : Tokyo navigue de plus en plus de concert avec Pékin, ce qui ne peut qu'entraîner un affaiblissement rapide de la position du Dollar et des actifs libellés en Dollar du fait du rôle-clé du Japon en matière de réserves en Dollars. Les sujets de conflit avec Washington se multiplient : outre la question des bases militaires US au Japon, on trouve désormais la polémique sur les traités secrets liant Japon et Etats-Unis au cours de la Guerre froide. Et en matière commerciale, Tokyo accuse Washington d'utiliser les problèmes de Toyota pour jeter le doute sur la qualité de l'ensemble des produits japonais. Mais au-delà des relations nippo-américaines, le Japon est entré dans une période très difficile en matière économique et financière puisqu'il est à la fois la proie de problèmes et de grands doutes sur son modèle économique de ces dernières deux décennies et qu'il doit faire face aux premières grandes interrogations sur le financement à terme de sa gigantesque dette publique : même Tokyo va devoir se battre pour financer ses déficits, phénomène tout-à-fait nouveau pour le Japon.
En résumé, Etats-Unis, zone Euro, Royaume-Uni, Japon et Chine vont voir leurs rêves de croissance réduits à néant dès le second trimestre 2010.