Information alternative
Claude Imbert
D'un historique changement de monde le séisme financier fut moins l'agent que le catalyseur. Un jour, pas si proche, on oubliera la crise. Et l'Histoire retiendra surtout que ce début de millénaire a souverainement redistribué, dans la planète, ses faveurs et ses disgrâces.
Déjà, nous voyons en quel piteux état d'endettement et de fatigue se débat l'ensemble occidental : Etats-Unis/Europe. Et, en revanche, dans quelle jubilation financière se meuvent, derrière la Chine, les pays dits émergents. Entre nous autres, riches promoteurs d'une révolution industrielle amorcée il y a trois ou quatre siècles, et la masse des pauvres enchaînés à leur détresse, l'écart reste considérable. Mais nous perdons l'assurance d'une longue domination et les autres s'exaltent de sortir du trou.
Ce glissement mondial des plaques tectoniques de l'économie et de la puissance n'annonce pas des jours tranquilles. On n'imagine guère un avenir sans frictions entre la " noblesse " déclinante de l'Occident et le " tiers état " émergent du tiers-monde, un avenir qui ne connaîtrait ni la crispation défensive des uns ni le ressentiment offensif des autres.
Pour nous, Français, qui comptons parmi les héritiers du vieil " empire occidental ", le premier souci est de mesurer, dans ce remue-ménage, comment résiste notre vieux continent. L'Europe, par son poids économique, ses talents et son édifice communautaire, peut-elle conjurer ce diagnostic hâtif mais rampant de Shanghai à Brasilia : l'Europe est l'homme malade de la nouvelle planète ? Ou bien peut-elle, l'épée dans les reins, se ressaisir ?
Ces jours-ci, l'Europe offre un spectacle, comme d'habitude, ambigu. Le projet franco-allemand ficelé à Deauville, entre Sarkozy et Merkel, d'un fonds monétaire européen pour prévenir une éventuelle rechute " à la grecque " qui engloutirait l'euro, cette initiative a d'abord soulevé les réticences de Bruxelles. Avant, pour finir, d'être adoptée en version ramollie.
Ce projet, fragile embryon d'une gouvernance économique, ne sera pas encore le sésame espéré. Son fonds de stabilité, dépouillé des sanctions nécessaires que souhaitait l'Allemagne, ne va pas apaiser de sitôt des marchés nerveux. De plus, on ne voit guère que tous les peuples se rallient sans convulsions à la rigueur qu'il impose. Si l'Allemagne, entrée en cure d'austérité bien avant la crise, recueille les fruits de sa vertu, si l'Angleterre peut prescrire des remèdes de cheval à un peuple admirable dans l'adversité, le spectacle est ailleurs moins rassurant. Et d'abord en France, où grésille la colère publique contre la perte d'avantages que le cours du monde déclasse inexorablement. La tentation guette notre pouvoir en chemise d'un " tournant social ". Et de son panier percé.
Deux évidences montent à l'horizon européen. La première est qu'à Bruxelles la machine communautaire, lente, pataude, irritante, fonctionne toujours mieux qu'on ne l'admet. La seconde est que l'élan européen s'essouffle ou s'évanouit. Dans la crise, les nations, et d'abord les " grandes ", jouent " perso ". Face à l'immigration et à la poussée islamique, l'extrême droite reprend, ici ou là, du poil de la bête. L'Allemagne fait son deuil du multiculturalisme. Elle rappelle les racines chrétiennes de l'Europe que tout atteste mais que la veulerie interdit de nommer. Des craquements identitaires désarticulent la Belgique, écartent l'Espagne catalane de la castillane et réchauffent à l'Est des fièvres balkaniques. En somme," l'économie se globalise et le politique se provincialise " (1).
L'Europe à 27 est ingouvernable. Mais alors quoi ? Le réalisme invite à laisser la machine communautaire harmoniser au mieux une zone de libre-échange profitable à tous. Mais, quant à la " politique européenne ", on voit bien qu'elle a déjà quitté la grande illusion communautaire.
En première ligne, l'euro flottera, dans quelques jours, sur la table du G20. Sarkozy, qui le préside, s'efforce de rallier la Chine à ses vues et d'éviter le Yalta monétaire d'un G2 entre la Chine montante et les Etats-Unis d'un Obama affaibli. La défense européenne ne sera pas moins bousculée. La coopération asthénique de la France avec la Grande-Bretagne se trouve relancée. Mais le plus important est ailleurs : sans le crier sur les toits, la France, à nouveau " otanisée ", accepte le principe d'une défense antimissile, jadis honnie.
Enfin, une évolution stratégique majeure se profile : celle des relations de l'Europe avec une Russie sonnée par la crise, minée par sa démographie et dépassée par la Chine. La Russie sourit à l'Europe. Merkel, Sarkozy sourient à Poutine, à son gaz, à son pétrole. Les nations européennes, sans trop s'encombrer d'une Union introuvable, abordent de grandes, très grandes manoeuvres.
1. Régis Debray, " Eloge des frontières " (Gallimard).