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La crise pédoclaste, un regard sur l’exercice de l’autorité dans l’Église catholique

La crise pédoclaste, un regard sur l’exercice de l’autorité dans l’Église catholique

Le document confidentiel publié le 30 mars dernier par le site de la revue Golias (3)  appartient bien à la variété de l’information extorquée  : il révèle un genre de secret qu’un groupe veille à conserver jalousement quand il conditionne sa survie. Sa divulgation, en revanche, à l’insu et/ou contre le gré du groupe, vise à favoriser la correction, si possible, des dérives dommageables dont il est l’expression.

 Une société cléricale au-dessus de la loi civile
 
Ce document est une lettre de félicitations signée du cardinal Castrillon Hoyos, Préfet de la « Congrégation pour le Clergé », l’équivalent d’un ministère chargé de la gestion des prêtres catholiques du monde entier. Elle a été adressée le 8 septembre 2001 à l’évêque de Bayeux-Lisieux après sa condamnation à trois mois de prison avec sursis pour non-dénonciation d’atteintes sexuelles infligées à mineur qui ont valu à un prêtre de son diocèse d’être lui-même condamné à 18 ans de prison : « Je vous félicite de n’avoir pas dénoncé un prêtre à l’administration civile, écrit-il. Vous avez bien agi et je me réjouis d’avoir un confrère dans l’épiscopat qui, aux yeux de l’histoire et de tous les évêques du monde, aura préféré la prison plutôt que de dénoncer son fils-prêtre. »
 
On y découvre ainsi que la société cléricale catholique se pose en concurrente de la société civile dans laquelle elle s’inscrit pourtant. Ces félicitations sont la preuve que la loi civile n’est pas la loi de l’Église et qu’elle lui est même inférieure. Mieux, ce que la loi civile qualifie de délit est considéré par l’autorité cléricale comme un acte vertueux donné en modèle. C’est bien une inversion des valeurs qu’on observe d’une société à l’autre.
 
Une logique de sauvegarde hiérarchique éclairée par les expériences de Milgram
 
Cet antagonisme s’explique dans ce cas précis par un conflit entre deux autorités hiérarchiques concurrentes certes, mais obéissant l’une et l’autre à une logique de sauvegarde identique. La hiérarchie civile républicaine et la hiérarchie cléricale fonctionnent sur le même modèle : le ministre couvre la faute du recteur qui couvre la faute du chef d’établissement, par exemple, dans l’Éducation nationale ; de son côté, le cardinal ministre couvre la faute de l’évêque qui couvre la faute du prêtre. Cette logique de l’autorité hiérarchique est dictée par sa sauvegarde et le souci de l’efficacité comme le montrent les expériences de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité (2).
 
1- Rupture de la chaîne hiérarchique et désobéissance
 
Une hiérarchie ne peut se faire obéir que si ses échelons sont en accord les uns avec les autres, même en cas de délit ou de crime commis par l’un d’eux. Dans une des variantes des expériences de Milgram, le désaccord entre le professeur et son assistant a entraîné une baisse très nette du taux d’obéissance chez les sujets étudiés : ceux-ci profitent de la rupture de la chaîne hiérarchique pour désobéir. 
 
2- Protection assurée du subordonnée et soumission maximale
 
La seconde raison de cette logique hiérarchique, tant civile que cléricale, est la soumission maximale qu’elle permet d’espérer. L’assurance que donne l’autorité à ses divers échelons d’être toujours protégés, renforce leur soumission et leur docilité jusqu’à exécuter sans discuter les besognes les plus contestables au besoin. « Je prends sur moi tous les responsabilités  », disait le professeur Milgram au moniteur chargé sur ordre d’infliger des décharges électriques à une personne qui ne lui avait rien fait. Les expériences ont montré que cette certitude pour le subordonné d’être « couvert » par l’autorité, produit trois effets simultanés :
 
1- elle le place en « syntonisation » avec l’autorité, c’est-à-dire qu’elle restreint chez le subordonné son champ de perception à la seule définition de la situation imposée par l’autorité ;
 
2- elle réduit l’individu à « un état agentique  » de simple rouage qui renonce à tout contrôle de la légitimité de l’ordre donné et se soucie de sa seule et parfaite exécution ;
 
3- elle active enfin l’abandon de toute responsabilité personnelle dans les conséquences dommageables éventuels de ses actes.
 
 Deux pratiques propres à l’exercice de l’autorité cléricale
 
La lettre du ministre cardinal montre, en outre, que l’autorité cléricale ajoute à cet exercice général de l’autorité deux pratiques qui lui sont propres.
 
1- Paternalisme, infantilisation et couverture préventive
 
La première pratique travestit sa relation à ses subordonnés du masque de la plus grande bienveillance qui soit, en l’amalgamant à celle d’un père et de son enfant : le ministre cardinal parle ainsi du « fils-prêtre  » et il présente la relation entre évêque et prêtres comme « une relation sacramentelle qui crée des liens très spéciaux de paternité spirituelle ». Cet exercice de l’autorité se nomme le paternalisme. Il vise à susciter l’infantilisation du subordonné et à faciliter sa soumission par l’apparence d’extrême bienveillance qu’affecte ainsi l’autorité : un père ne peut que vouloir le bien de son enfant. Mais, en retour, l’autorité peut à l’occasion en tirer un autre avantage : toute complaisance de sa part envers le subordonné est par avance excusée car regardée comme l’indulgence naturelle d’ un père envers son enfant. Est-ce, par exemple, le rôle d’un père de dénoncer son enfant ?
 
2- L’identification à un fondateur de la religion, argument d’autorité suprême
 
La seconde pratique est, par la référence du ministre cardinal à Saint Paul, un amalgame, c’est-à-dire une assimilation abusive de la conduite de l’évêque à celle d’un des fondateurs de sa religion et donc une identification infondée de l’évêque au héros. On ne saurait trouver argument d’autorité clérical plus puissant et irrécusable. Si le modèle a souffert la prison, l’évêque, son imitateur, a pris le risque de la connaître, et sa condamnation à de la prison avec sursis devient la preuve de sa sainteté.
 
On a bien lu, ce qui est imputé à délit par la société civile et passible de prison devient par l’alchimie d’une hiérarchie qui joue sa survie, une conduite vertueuse à l’instar de celle d’un des héros fondateurs de sa religion et digne d’être offerte en modèle. « Cette Congrégation, annonce le ministre cardinal, pour encourager les frères dans l’épiscopat dans ce domaine si délicat, transmettra copie de cette missive à toutes les conférences d’évêques  ».
 
La stimulation de la transe patriotique de la forteresse assiégée
 
Il est difficile devant pareille preuve écrite de nier qu’en 2001 était érigé en politique officielle de l’Église catholique le refus de dénoncer à l’administration civile les prêtres soupçonnés de pédoclastie. 
 
Dans ce contexte, la lettre que les quatre mille étudiants de l’Opus Dei réunis à Rome viennent d’adresser au pape Benoît XVI pour dénoncer les médias comme des « semeurs de doute et de discorde » (1), complète le dispositif stratégique de défense de l’autorité cléricale. La dénonciation des pédoclastes dans l’Église et de leur protection par ses plus hauts responsables est présentée comme une attaque contre l’Église et ses chefs : par un nouvel et odieux amalgame et une inversion des valeurs, les victimes et leurs défenseurs font figure de bourreaux et les bourreaux avec leurs protecteurs, de victimes. Cette lettre sonne le branle-bas de combat contre l’ennemi en stimulant le réflexe de patriotisme religieux pour susciter la transe de la forteresse assiégée dans le but de faire taire toute querelle interne devenu subalterne et faire front contre l’ennemi extérieur supposé qui menace d’investir et de détruire l’institution ecclésiastique.
 
La manipulation des hommes par l’autorité témoigne, on le voit, d’une grande ingéniosité. Quand l’autorité est bienveillante, cela ne pose aucun problème. Seulement qui peut assurer qu’elle le soit toujours, surtout quand les techniques de manipulation visent à la soustraire à tout contrôle ? Une autorité sans contre-pouvoir est condamnée à des dérives tyranniques. La crise pédoclaste qui frappe l’autorité de l’Église catholique en est une éloquente illustration.
 
Paul Villach
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