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Quelle horreur s’exclament les blanches colombes républicaines, les marchés ont eu la peau de Papandréou et Berlusconi. C’est un désastre démocratique ! Si le printemps arabe a vu les peuples chasser Ben Ali et Moubarak, alors l’automne des marchés s’est révolté contre les chefs d’Etat grec et italien et les ont mis à la porte. Cela s’est fait dans la douceur, pas besoin d’immolation, d’intrépides blogueurs, de jeunes exécutés sur les places publiques par une méchante police dictatoriale. Le renversement des dirigeants par les marchés se joue dans les alcôves du pouvoir, entre gentlemen en costard, en discutant et en plaçant à la direction deux experts en économie, pour rassurer. Les peuples veulent de quoi manger et du travail, alors ils se révoltent. Les marchés veulent rentabiliser leurs investissements et se faire rembourser les créances, alors ils se fâchent. C’est la loi de l’argent qui domine alors que quelques commentateurs niais feignent l’étonnement et semblent découvrir que les sociétés sont maintenant régies par l’ensorcellement financier. Le phénomène est quand même assez ancien. L’argent est la valeur dominante dans nos sociétés. Pour s’en convaincre, il suffit de constater à quel point le chiffrage et la comptabilité ont envahi les discours médiatiques des journalistes et politiques. A la une, place de choix accordée aux marchés et aux fluctuations de la bourse. Berlusconi et Papandréou sitôt partis que nos médias se foutent royalement du sort des Italiens et des Grecs mais nous abreuvent des nouvelles en provenance des marchés qui ont bien ou mal réagi. Un peu comme si dans une croisière plutôt secouée on s’inquiétait de la reprise de la puissance dans la salle des machines en ignorant comment se portent le personnel et les passagers.
L’argent ne domine pas seulement les discours venus des autorités médiatiques. Il a aussi pénétré toutes les couches sociales. Observons ces gens en larmes après avoir gagné 5000 euros dans un jeu télévisé, ou bien remporté une vitrine de cadeaux. Combien ça coûte le juste prix, se demandent en chœur Lagaf et Pernaud. En flânant parmi les passants un dimanche ensoleillé, on finit toujours par entendre quelques amis ou connaissances parler de fric. Et souvent, ce ne sont pas les plus démunis qui en causent et se plaignent de la vie chère. Le prix est d’actualité, il est aussi dans l’actualité. Les augmentations, les réductions, les salaires, les avantages, les matières premières, le carburant, les légumes, tous ces chiffres ont leur quart d’heure de célébrité dès lors qu’ils fluctuent, comme s’ils faisaient exprès de sortir de la moyenne pour qu’on parle d’eux. Cela ne date pas d’hier. Et si l’on se souvient bien de la campagne électorale de 2007, on entendra l’Astérix du pouvoir d’achat proposer de gagner plus en travaillant plus. Hélas, la potion magique qui muscle les revenus n’a concerné que quelques-uns, essentiellement les plus hauts protégés par le bouclier fiscal et ceux qui ont pu bénéficier des heures supplémentaires défiscalisées. La société est marquée par les inégalités certes, mais elle est aussi dominée idéologiquement par une valeur, l’argent, omniprésent dans les médias et les discours politiques. Des mots nouveaux sont apparus pour servir la sémantique du fric. Les gens ont découvert les subprimes en 2008. Les CDS n’ont pas encore de visibilité médiatique mais le triple A, c’est du solide. Un bon mot attribue à Sarkozy cette formule pas sibylline pour un sou : entre Carla, le triple A et moi, c’est du solide !
Comme on le voit, l’impact de la dette influe de tout son poids la rhétorique politicienne. Le développement durable n’a plus la cote. On est passé à la rigueur durable. Les Français ne savent plus très bien où vont les politiques mais ils savent ce qu’ils veulent. Leur principale préoccupation étant de maintenir leur situation, ou à défaut, de faire en sorte qu’elle soit à peine réduite. Les Français sont à l’image des marchés. Les investisseurs ne cherchent plus des profits de dingue. Ils veulent au moins récupérer leurs billes et si possible, obtenir un rendement de père de famille. Les questions d’argent dominent complètement la société et donc, sont présentes dans les intentions politiques diffusées alors que la campagne pour 2012 se met en route. L’argent et la sécurité, voilà les deux thèmes de la politique actuelle. Et comme ces thèmes sont assez creux, alors les politiciens inventent des formules pour amuser la galerie. Luc Châtel, le ministre de l’école primaire, suggère un affrontement entre Astérix et Babar en 2012. Hollande à la babarre, c’est plus ringard que Giscard à la barre, se disent en rigolant les militants de l’UMP. Hollande, c’est même un capitaine de pédalo nous dit Mélenchon. Le pilier de bistrot surenchérit en affichant une perplexité de circonstance avant de s’exclamer, oui, bien sûr, la politique pédale dans la semoule. Mais la semoule, elle augmente, comme le riz, le café et la baguette, ma brave dame ! On en revient toujours à l’essentiel, au fondamental, l’argent. Les indemnités parlementaires, le loyer de Chevènement, le salaire du président.
Si on analyse pratiquement tous les discours politiques, on constate la domination des questions d’argent. Très à droite, Marine le Pen parle d’une sortie de l’euro. Très à gauche, Jean-Luc Mélenchon veut aller chercher l’argent chez les financiers, ce qui est plein de bon sens puisqu’il faut prendre l’argent où il est, mais l’argent est bien défendu. Entre les deux, Nicolas Sarkozy et François Hollande doivent répondre de leurs propositions pour budgétiser leur programme et réduire le déficit. Au milieu, François Bayrou parle de la dette en criant victoire comme s’il avait enfin été entendu, lui qui avait tiré le premier sur ce point. Cela dit, cette victoire ne fait pas de Bayrou un prophète de l’économie. Il avait soulevé le problème de la dette d’un point de vue moral, au nom de la préservation de l’avenir des jeunes générations. Et si les politiques prennent enfin le problème de la dette, ce n’est pas pour l’avenir des jeunes mais pour éviter l’engrenage du déficit et risquer la faillite. La situation est donc sauvée, les jeunes pourront travailler pour payer les retraites, les rentes et rembourser la dette.
Les discours politiques ont été dissous par l’argent qui n’a pas d’odeur et en tant que valeur sociale et politique, se caractérise par son vide abyssal. L’argent est ce trou noir qui a absorbé l’invention sociale, l’innovation politique, l’imaginaire public. L’essentiel des programmes politiques se réduira à des questions d’argent. Qui va participer à la rigueur, qui va avoir des augmentations, qui va être taxé, qui sera exonéré par les niches fiscales, quels postes seront supprimés et le tout, bien entendu doit être chiffré. Qui, quand et combien ? Cette infernale question politique va dominer la campagne électorale alors qu’un consensus sera de mise. Il faut de la croissance et bien entendu, tous les candidats affirmeront qu’ils se mettront à la tache pour soutenir la croissance. Si les uns se moquent de l’allégeance à la Bible lors de l’investiture à la Maison Blanche par le nouveau locataire, que penser alors de l’allégeance à la croissance exprimée par nos politiciens. Nul n’imagine être élu en criant haut et fort : la politique ne se fait pas à la corbeille et la croissance, elle sera ce qu’elle sera !
Les questions d’argent sont importantes. Angéliques ceux qui pensent contourner ces problèmes. Mais inconséquents ceux qui sont obsédés par l’argent au point d’en faire une question centrale. Ils sont comme des accros à une substance, prêts à tout lui sacrifier en ayant oublié l’ivresse des débuts. Bref, l’argent est un problème à résoudre pour des millions d’individus qui en manquent mais au niveau politique, cet argent est devenu une priorité et même un fardeau. La crise financière conjuguée à la dette a asséché les finances publiques. Et si l’argent domine la campagne politique, c’est parce qu’il fait défaut et qu’il faudra proposer des coupes budgétaires ou des prélèvements supplémentaires. Pas très excitant. La politique ne fait plus rêver, ni espérer. La crainte de la perte du triple A semble tétaniser la classe politique. Les infos égrènent les chiffres économiques chaque jour. Que des questions de sous. L’argent est devenu aussi obsessionnel que Dieu au Moyen-Age.
Le citoyen croyant posséder quelque bon sens réfléchit et se dit que cette dette est vraiment une source de problèmes et de difficultés, plombant toute espérance d’inventer une autre politique. Seul option, se serrer la ceinture. La dette a dissout le politique et fait de l’argent un problème dominant et universel. En vérité, notre citoyen se trompe sur un point, celui des causalités. Ce n’est pas la dette qui engendre un problème d’argent, c’est l’inverse, c’est la place de l’argent dans nos sociétés qui a poussé les gouvernements européens vers l’endettement. Pour preuve, les légèretés avec les critères de déficit de la monnaie unique en 2005, autant du côté de la France que de l’Allemagne et d’autres pays. Pourtant, il n’y avait pas encore de crise financière. Les sociétés manquent d’argent en général, les histoires d’argent finissent mal, en général… Peut-être a-t-on touché ici la question centrale des sociétés hyperindustrielles, la question de l’argent, du manque d’argent généralisé, toutes classes confondues puisque le bouclier fiscal sous-entend que les plus riches n’ont pas assez d’argent. Le manque d’argent généralisé n’est pas un fléau mais un problème majeur plombant le politique si bien qu’il n’y a plus de possibilité de progrès social proposé à des électeurs qui sont devenus la plupart des calculateurs. Ce qui confirme la dissolution du politique. Le problème de l’argent ne se résoudra jamais (tant que l’argent sera un problème). Car le différentiel, entre ce qui est devenu nécessaire, additionné à ce qui se présente comme désirable, et la quantité d’argent disponible, ne pourra que croître. La société hyperindustrielle a façonné un type d’homme insatisfait. Il n’y a pas d’issue hélas, même si quelque solution alternative puisse résorber les inégalités.
Enfin si, il existe une porte de sortie, comme après le Moyen Age, quand les hommes ont commencé lentement mais sûrement à se libérer de cette emprise obsessionnelle de Dieu véhiculée par un clergé qui deviendra rusé et fera fructifier ses services théologaux, symbolisant de ce fait le passage de témoin entre le Dieu ineffable et le nouveau Dieu comptable, l’argent. En 1789, l’Eglise avait un patrimoine conséquent. Quand les hommes auront compris le mal occasionné par l’obsession de l’argent et l’inutilité des productions industrielles et des technologies de pointe utilisées dans l’acharnement perfectionniste et les causes pas défendables, alors le culte de l’argent fera place à une société débarrassée de cette religion du fric.
par (son site) mardi 15 novembre 2011